Le conte

Le Berry est une terre de légendes. Alors que les écrits figent les épopées, les légendes berrichones, transmises oralement de génération en génération, nous racontent ce territoire central, souvent oublié…

En ces temps là, vivaient de nombreuses femmes dont on se méfiait. Elles habitaient dans de petites chaumières à l’écart des villes. Vivant seules, elles avaient mauvaise réputation. Peu de gens les croisaient parce qu’elles demeuraient loin des villages, à l’abri des regards. Elles n’avaient besoin de personne, elles vivaient solitaires. Or, les gens n’aiment pas que l’on n’ait pas besoin d’eux.
Qu’elles soient petites ou grandes, chétives ou gourmandes, qu’elles soient belles ou moins, jouvencelles ou plus vieilles, elles avaient un point en commun : elles étaient sorcières.

Quand on emploie ce mot, on pense à de méchantes femmes qui font le mal autour d’elles… Il n’en est rien.
Les sorcières utilisaient leurs dons pour trouver des solutions au maux qui rongent les Hommes. Elles utilisaient le magnétisme pour guérir les brûlures, tel breuvage pour rendre courageux le plus peureux des guerriers ou bien encore tel sort pour faire apparaître du feu. Tout cela restait cependant bien secret. Les Hommes avaient beaucoup trop peur de ces femmes marginales pour oser admettre leur avoir demandé de l’aide.

Partout dans le monde, ces femmes se regroupaient localement afin d’échanger les résultats de leurs recherches. Cela se faisait dans la plus grande des clandestinités, souvent dans la clairière d’un bois reculé, là où personne ne viendraient les déranger. Elles parlaient, échangeaient leurs connaissances, trouvaient ensemble les solutions qu’elles ne parvenanient pas à trouver seules.

Ces réunions étaient aussi l’occasion de se préparer à la Grande Assemblée. C’était un moment important de leur vie de sorcière: être présente au lieu mythique où toutes les sorcières peuvent venir défendre l’honneur de leur contrée et revenir chez elles avec le Trophée du Hibou.

Tous les dix ans, avait ainsi lieu au coeur du Berry un événement qui rassemblait l’ensemble des sorcières de par le monde. Cet événement se déroulait dans la forêt de Chœur, au croisement des deux cours d’eau que sont le Cousseron et la Coulée des Trois Frères. Cette réunion étaient l’occasion pour toutes les sorcières de montrer l’étendue de leur savoir théorique et pratique.
Plusieurs confrontations étaient organisées mais l’épreuve reine clôturant cette manifestation, celle qui permettait d’obtenir le Trophée du Hibou était « l’épreuve des Dames ».

Les règles en étaient simples : il fallait parvenir à apparaître rapidement aux Hommes, à se montrer à eux le plus longtemps possible et disparaître prestement, sans se faire capturer. Bien entendu, la brutalité des Hommes rendait ces visites très dangereuses et très rares. Les sorcières pratiquent la magie mais ne sont pas assez téméraires pour côtoyer très longtemps ces gens qui haïssent les personnes différentes.

L’une de ces sorcières présente cette année là s’appelait Enimia. Elle pouvait rejoindre très vite le lieu de la Grande Assemblée puisqu’elle était elle-même Berrichonne, originaire du Sud de la Brenne. Elle était très mince, les os de son visage étaient visibles et sa peau tellement frêle qu’elle ressemblait à un fantôme. On ne pouvait pas deviner son jeune âge tant ses traits étaient pâles et sa silhouette évanescente. Pourtant, Enimia était l’inverse de ce à quoi elle ressemblait. Elle était vivante et le montrait bien. Elle aimait la vie et vouait sa magie à tout faire pour que la vie des autres soient la plus belle possible.
Enimia était de ces femmes qui voulait toujours aider son prochain. Elle considérait que ses dons de sorcellerie devait servir le monde, aider les plus faibles ainsi que ceux qui en avait vraiment besoin.

Pour participer à la Grande Assemblée, elle ne fut pas seule, elle était accompagnée d’une vingtaine d’autres sorcières Berrichonnes qui avait pour but de gagner le Trophée du Hibou afin de montrer que le Berry restait la terre des plus grandes sorcières.
Grâce à ses consœurs, elle put parvenir au test ultime : l’épreuve des Dames.

Cette épreuve collective était dominée depuis longtemps par les sorcières de Franconie. Elles venaient de l’Est, et leurs sorts germaniques étaient de qualité. Ces sorcières teutonnes arrivaient toujours à s’esquiver au dernier moment, juste avant de se faire attraper. Leur dextérité dans les sorts d’escampette était sans égale. La finale opposa donc Berry et Franconie.

Les Berrichonnes savaient qu’elles allaient être dominées par leurs adversaires du moment et ce fut le cas. Le courage ne changea pas l’ordre des choses, la Franconie gagnait. Il ne restait plus qu’une personne pour sauver l’honneur des sorcières Berrichonnes et remporter le Trophée du Hibou : Enimia.

Pour ce dernier jour de tournoi, le terrain de jeu choisi était un petit village à proximité du lieu de la Grande Assemblée. Enimia n’était pas très à l’aise car elle savait tout l’espoir qui reposait sur ses frêles épaules.
Avec malice, elle réussit une apparition spectaculaire. Elle se positionna et commença à faire des tours devant les Hommes dont la peur faisait naître dans les yeux les lueurs haineuses de ceux qui repoussent ce qui leur est étranger. Ils voyaient en cette silhouette diaphane un fantôme qui dansait, usant de la même magie que celle qui l’aurait réveillée de son long sommeil.
Pourtant, Enimia restait devant les Hommes, Enimia ne partait pas, pas encore. Elle continua sa sorcellerie, tournant autour du groupe de villageois, montrant des tours qui imposait le respect parmi les sorcières qui l’observaient de loin. Elle avait gagné, elle avait fait gagner son équipe, elle avait fait gagner sa terre.

Au moment où elle allait mettre son ultime sortilège à éxécution, celui qui lui aurait permis de fuir, elle fut saisie par l’épaule par un homme qu’elle n’avait pas vu. L’homme la plaqua au sol et tous les autres villageois vinrent rouer de coups la pauvre Enimia qui rendit son dernier souffle sous la violence des Hommes.
Elle était bel et bien partie mais pas de la façon dont elle l’aurait souhaité.

Ses consœurs étaient horrifiées. Jamais sorcière n’avait été attrapée par des villageois et, même si elles avaient toute conscience que ce risque existait, elles n’avaient jamais pensé que la haine des Hommes serait si grande contre ces femmes un peu différentes.

Aucune de ces sorcières ne pouvaient rentrer. Elles tenaient à rendre hommage à cette petite sorcière qui avait donné sa vie pour l’honneur de sa terre.
Quand les villageois se sont retirés, les sorcières ont pu s’approcher du corps sans vie d’Enimia. Elles creusèrent un trou, y glissèrent le frêle cadavre.
En repartant, les sorcières se retournèrent une dernière fois pour dire au revoir à leur amie. À l’endroit où reposait la jeune Enimia, avait aussitôt poussé un grand et beau prunier.

Les sorcières veillèrent tard cette nuit-là; elles pensaient à Enimia, elles pensaient à la violence des Hommes. Réunies en Grande Assemblée, les sorcières décidèrent de renommer leur ultime épreuve « l’épreuve des Dames berichonnes», en l’honneur de celle qui avait donné sa vie pour son Berry.